Lipanali

Notes de travail

Lipanali

Le premier travail fut d'aller collecter mes contes. J'ai passé deux mois en Svanétie, Haute et Basse Svanétie, région frontière avec la Russie au nord de la Géorgie. Accompagnée la première fois, seule la seconde. J'ai vécu un an et demi en Géorgie, appris les chants, les rudiments de la langue. Dire ces contes est pour moi un hommage ; contes de terre, de cailloux qui sentent la mousse des forêts, de chasses à l'ours au petit matin.

Il ne s'agit pas ici de folklore, d'une réalité fantasmée parce qu'elle est loin de nous, forcément plus sage et plus belle. Je ne suis pas eux et nous n'avons pas besoin d'être identiques pour être des semblables, pour nous rencontrer et nous respecter. C'est ce respect que j'ai avant tout cherché à préserver, y compris dans mes désaccords.

Et puis transmettre, transmettre les regards, les odeurs, l'étonnement devant ces montagnes et ces hommes qui les arpentent. Et puis dire, dire quelque chose de réalités qui nous échappent. Passer, passer la parole de quelques uns qu'on entend bien peu, pleurer un peu avec eux. Et boire un verre de vin.

Rituel de Lipanali

Rituel Lipanali

Lipanali débute le 18 janvier, le jour d'ardgoma: ‘quand les âmes se lèvent', et dure jusqu'au lundi d'après. Durant ces quelques jours il est dit que les âmes des ancêtres rentrent à la maison. Pour elles, chaque soir et durant toute la durée du rituel, des histoires seront racontées.

Lipanali est un temps de carême. Pour le 18, les maisons sont nettoyées du sol au plafond afin que les âmes se sentent bien et des plats simples sont préparés pour nourrir les vivants et les morts. Les hommes se rendent dans les églises, souvent perchées dans les montagnes loin des villages, pour inviter les âmes à rejoindre les maisons. Ils les invitent avec lezédaché(alchool) en criant : ‘Venez, tout est bien, tout est prêt, faites le bien chez nous !' Il est interdit de faire du bruit dans les maisons car il est dit que les âmes en ont peur et qu'alors elles restent dehors sous la pluie avec les chiens.

Le samedi, les âmes valides partent se réunir pour décider qui doit mourir dans l'année ; les âmes des enfants et les âmes invalides restant dans les maisons. Elles reviennent le dimanche et pour leur retour, on prépare de la bouillie car alors elles ont froid et se réchauffent à la vapeur des plats. Le lundi matin, très tôt, les âmes sont raccompagnées jusqu'au portail de la maison. La personne chargée de les raccompagner tient dans sa main une bougie : si celle-ci s'éteind, l'année à venir risque d'être difficile. Aujourd'hui pour Lipanali, les contes ne sont quasiment plus racontés de mémoire mais lus.

Réflexion pour une collecte de contes

Conteur LenteghiDans le conte, la dimension de la transmission me semble primordiale, plus encore : l'instant de la transmission. C'est un instant que l'on peut rencontrer quelque soit la matière transmise, un instant qui donne l'impression de recevoir quelque chose de très rare et précieux, dont on doive prendre grand soin. Un instant qui nous rappelle que c'est de la vie toute entière dont il nous faut prendre soin, jusque dans les plus petites choses. Et puis, chacun peut alors recevoir ce qui n'est rien que pour lui, une histoire qui lui sera très personnelle, très intime. Le livre nous livre les mots, l'intention, la
culture, mais la vibration du son ? L'énergie donnée quand on conte et quand on reçoit ? La magie de l'instant lorsqu'on offre à quelqu'un l'histoire qui résonne juste ?

De nombreuses personnes luttent, se révoltent, manifestent, se lancent en politique ou en résistance. Nous, nous racontons des histoires. Durant quelques instants, nous racontons la beauté d'une humanité qui se cherche, chemine, questionne ; parce qu'il est capital qu'à côté de ceux qui se soulèvent, qui dénoncent le pire, on puisse continuer à chanter le meilleur. Et les contes ont tant à nous enseigner ! Ils sont la mémoire du monde et en savent long sur nous même… Collecter la voix de ceux qu'on entend peu, dont on connaît les malheurs, sans en savoir les joies et les rêves. Dont on ne connaît parfois tout simplement rien ! On ne meurt pas simplement d'être tué mais aussi de ne plus être reconnu et intégré dans ses dimensions émotionnelles, culturelles, spirituelles.

Dans les conflits, petits ou grands, bien souvent la parole n'a plus de place, on ne peut plus écouter l'autre parce qu'entre nos mots se dressent nos maux, se dressent des murs. La parole court alors le risque de devenir menteuse, voleuse, tyrannique ; de devenir cris quand elle n'est plus entendue, insensée devant l'indicible. Le conte n'affronte pas de face, il prend toujours un autre chemin, un chemin détourné, masqué. Ce n'est pas une parole contre mais une parole avec : avec notre humanité, avec nos doutes, avec nos joies. Avec l'autre aussi, puisque dans le fond, notre difficulté d'être au monde vient de ce que nous sommes des êtres de liens et qu'il nous faut sans cesse nouer ces liens, par dessus et malgré nos
gouffres.

Les contes nous offrent le champ d'une parole dicible et recevable, sans être une parole légère. Ils ne parlent que de l'être intérieur. La magie étant que chaque tradition, chaque porteur d'histoire va parler de cet être intérieur d'une manière très personnelle, unique. Voilà mon souhait, découvrir comment la parole des contes a fleuri dans les montagnes et aux bords
des mers du monde, et permettre que cette parole puisse fleurir encore.